Caché
Avec Caché, Mikael Haneke confirme son talent de metteur en scène et son attachement à la France. Il signe un thriller psychologique glacial qui lorgne subtilement vers l'horreur.
Après plusieurs films tournés en France, La Pianiste (2000) ou Le Temps du loup (2002) pour ne citer qu’eux, le cinéaste autrichien Mikael Haneke renouvelle l’expérience sur le territoire hexagonal avec Caché, une sombre histoire mêlant voyeurisme et torture psychologique.
L’action se déroule en région parisienne mais le regard étranger apposé par le réalisateur fait apparaître la société française sous un jour imprégné par sa sensibilité germanique. Une atmosphère froide et austère semble s’abattre sur les relations qui lient les personnages et sur les lieux dans lesquels ils évoluent.
Issu de la petite bourgeoisie intellectuelle, Georges Laurent est journaliste littéraire et anime une émission de télévision. Sa vie tranquille commence à basculer le jour où il reçoit une étrange cassette VHS montrant la rue où il vit. Il s’y voit, lui, sa femme et son fils, allant et venant, avec pour seul message un dessin sordide ressemblant à celui d’un enfant. Les mystérieux courriers se multiplient et se précisent jusqu’à donner à leur destinataire des indices le menant progressivement à se confronter à de mauvais souvenirs qu’il croyait avoir enfouis à jamais.
Un des dessins inquiétants reçus par le journaliste
L’action, épurée au maximum, permet aux dialogues de trouver une force que seuls les grands cinéastes savent employer avec une telle justesse. Un peu comme un Hitchcock ou un De Palma, Haneke maîtrise tellement bien son outil de travail qu’il parvient à insuffler le sens qu’il veut aux images, manipulant le spectateur de bout en bout. La mise en scène et le montage sont calculés au millimètre avec le but de mettre en avant la psychologie des personnages : comme pour faire entrer le spectateur dans la tête du héros, lui-même désorienté par ce qui lui arrive et par les mensonges consécutifs qu’il dit à sa femme pour se distancier d’une réalité passée qui le rattrape malgré lui. A ce titre, il faut saluer les prestations des acteurs formants le couple de personnages principaux, Daniel Auteuil et Juliette Binoche, qui permettent au drame de prendre toute son ampleur.
Le couple Laurent découvre une vidéo montrant leur domicile
Au-delà du suspens déployé par l’intrigue qui fait de Caché un excellent thriller, le but du réalisateur est aussi de traiter du thème de la culpabilité. Haneke prend un évènement historique et le transpose à une plus petite échelle. Pour cela, il se sert de l’exemple de la guerre d’Algérie et de l’assassinat de militants du FLN par la police lors d’une manifestation organisée à Paris une nuit de 1961. Les parents d’un enfant que Georges côtoyait étant jeune y sont morts mais il a fait en sorte qu’il ne soit pas recueilli par sa famille, préférant conserver son statut d’enfant unique. La mort des parents du garçon, le refus du personnage principal de partager ses privilèges et les conséquences engendrées sur l’orphelin, sont des représentations métaphoriques des répercussions tragiques de la guerre et de leurs occultations dans l’inconscient collectif de la société française. C’est en tout cas le propos que tient Haneke.
Des souvenirs d'enfance reviennent au héros sous forme de caucehmars
Malgré l’orchestration magistrale de son film (prix de la mise en scène au festival de Cannes 2005), le réalisateur se permet de ne pas résoudre l’intrigue qu’il a échafaudée. L’auteur des mystérieuses cassettes vidéo n’est pas clairement dévoilé, le film ne finit pas et laisse le cauchemar en suspension. Le dernier plan du film montre la rencontre entre les fils respectifs du personnage principal et du garçon qu’il avait rejeté étant enfant. Nul ne sait ce qu’ils disent, si leur rencontre met un point final à l’histoire commune de leurs pères, ou si au contraire, ils en sont les héritiers.
Haneke est un maître qui impose son style avec une sobriété d’une efficacité redoutable. Avec Caché il réalise un film d’horreur qui ne dit pas son nom. L’ambiance malsaine et angoissante créée par Haneke dépasse largement le cadre du thriller mais emmène le spectateur dans les méandres de l’âme torturée du protagoniste principal. Le film reste relativement difficile à aborder par sa froideur et sa lenteur, ce qui pourra en rebuter plus d’un. Il marque néanmoins un grand moment dans la filmographie de l’auteur de Funny Games, dont les dernières réalisations ne laissent pas entrevoir de baisse de régime.
Un film de Michael Haneke
Avec : Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Maurice Bénichou, Annie Girardot